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Bemba-Katumbi: deux poids, deux mesures ?

Un passeport biométrique vite accordé à l’un, Jean-Pierre Bemba, alors que l’autre, Moïse Katumbi, est poursuivi pour falsification de passeport. Et si Joseph Kabila, qui a fait son discours à l’occasion de l’anniversaire de l’indépendance du pays, cherchait à ouvrir une brèche parmi ses adversaires.

Vendredi 22 juin, le régime RD congolais de Joseph Kabila s’est empressé de faire savoir qu’il accorderait un passeport biométrique à Jean-Pierre Bemba, sorti quelques jours à peine de la prison de Scheveningen après avoir été acquitté par la CPI. Un traitement de faveur qui contraste avec le sort réservé à un autre opposant, Moïse Katumbi, contraint à l’exil depuis deux ans en Europe et contre lequel vient d’être ouverte une information judiciaire pour une sombre affaire de falsification de passeport. Qu’est-ce qui justifie ce « deux poids, deux mesures » ? Explication.

Le contraste est frappant. Quatre jours seulement après que le procureur général de la République, Flory Kabange Numbi, a ouvert une information judiciaire pour « passeport falsifié » contre Moïse Katumbi, le vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, Léonard She Okitundu, a écrit au président du Sénat, Léon Kengo Wa Dondo, afin de lui signifier la disponibilité d’un formulaire pour l’obtention d’un passeport diplomatique en faveur de Jean-Pierre Bemba.

Pourquoi une telle différence de traitement entre ces deux opposants ? Pour répondre à cette question, il faut se référer à la carte et à la sociologie électorales RD congolaises. Car celles-ci nous apprennent que tous les opposants, y compris Jean-Pierre Bemba et Moïse Katumbi, pourtant souvent placés sur un même pied d’égalité, ne sont pas d’égale dangerosité pour Joseph Kabila.

Jean-Pierre Bemba, colosse aux pieds d’argile de l’est du pays

Jean-Pierre Bemba, combien de troupes… sur le plan électoral s’entend ? Avant d’y répondre, il y a deux éléments à garder à l’esprit. D’abord, le fait qu’en RDC, comme dans d’autres pays d’Afrique, le vote est avant tout ethnique, tribal, provincial, régional, linguistique. Autrement dit, les électeurs apportent leurs suffrages de façon quasi pavlovienne pour le candidat originaire de leur zone géographique. Ensuite, le fait que, dans ce pays-continent de plus de 80 millions d’habitants, la majorité de l’électorat se concentre dans l’est du pays : 55 %, contre 45 % à l’ouest.

À l’ouest, sur le plan politique, l’homme fort depuis les années 2000 s’appelle Jean-Pierre Bemba. En 2006, le « chairman », comme l’appellent ses partisans, s’est hissé au second tour de l’élection présidentielle avec 42 % des voix face à Joseph Kabila. Mais ce score, réalisé au plus fort de sa superbe, a été acquis, on l’oublie aujourd’hui, dans un contexte politique favorable. Le boycott du scrutin par Étienne Tshisekedi a permis à Jean-Pierre Bemba de bénéficier dans une large mesure d’un report des voix de l’UDPS dans le cadre, non pas d’un vote d’adhésion, mais de rejet contre Joseph Kabila. Or, en 2018, ce scénario ne se reproduira pas. C’est Félix Tshisekedi, son fils, qui est désormais à la tête de l’UDPS, le parti dominant dans les provinces centrales du Kasaï. Et celui-ci a noué une alliance politique avec… Moïse Katumbi.

Carte du premier tour de l’élection présidentielle de 2006 selon les provinces de la RDC : En jaune Joseph Kabila (Katanga, Maniema, Nord-Kivu, Orientale, Sud-Kivu); Jean-Pierre Bemba en bleu (Bas-Congo, Kinshasa, Kasaï-Occidental, Kasaï-Oriental); Antoine Gizenga en rouge (Bandundu)

En outre, le relatif bon score de Jean-Pierre Bemba lors de la présidentielle de 2006 s’explique grâce à une série d’alliances nouées avec d’autres leaders. Le fief électoral de Jean-Pierre Bemba se situe en effet dans l’ouest du pays, grosso modo l’ex-province de l’Équateur et de ses environs, ainsi qu’à Kinshasa – une ville de plus en plus cosmopolite en raison de la présence toujours plus nombreuse de Congolais originaires de l’est et du centre du pays. Pour élargir sa base électorale lors du second tour de la présidentielle en 2006, Bemba avait noué des alliances jusque dans l’est du pays avec des personnalités telles que Mwando Nsimba et Lunda Bululu dans l’ex-Katanga, Thambwe Mwamba dans le Maniema, etc.

La carte électorale du second tour en 2006

Or, s’il décidait de se présenter au prochain scrutin, ce qui est loin d’être certain, il serait impossible à Jean-Pierre de renouer aujourd’hui de tels accords. L’entourage de Mwando Nsimba (aujourd’hui décédé) a rejoint Moïse Katumbi ; idem s’agissant de Luanda Bululu ; quant à Thambwe Mwamba, il est le zélé ministre de la Justice de Joseph Kabila. Plus gênant, Jean-Pierre Bemba ne bénéficie pas, loin de là, d’un soutien total à l’ouest. La province du Bandudu par exemple, l’un des plus importants réservoirs électoraux du pays, lui échappe très largement. Celle-ci est partagée aujourd’hui entre le PALU de Gizenga, allié à Joseph Kabila, et Olivier Kamitatu, ancien président de l’Assemblée nationale et plusieurs fois ministre, aujourd’hui porte-parole et directeur de cabinet de… Moïse Katumbi.

Moïse Katumbi, seul à faire figure d’épouvantail aux yeux de Joseph Kabila

Il est, de loin, le favori des sondages (voir notamment celui réalisé par le très sérieux Giec). Moïse Katumbi est le seul en réalité que craint Joseph Kabila sur le plan électoral. Et ce, pour quatre raisons. Premièrement, comme l’actuel président (hors mandat) RD congolais, M. Katumbi est originaire de la plus grande province de l’Est, l’ex-Katanga, dont il a été pendant dix ans le très populaire gouverneur. Une popularité qui s’est amplifiée depuis, comme le démontrent les sondages successifs. Or, pour tenter de sauver son fauteuil ou bien de le léguer à un éventuel dauphin (forcément originaire de l’Est…), M. Kabila a impérativement besoin de supprimer toute concurrence électorale dans cette partie du pays.

D’autant que – c’est le second point – à l’est de la RDC, l’autre grand leader, Vital Kamerhe, originaire du Sud-Kivu, arrivé troisième lors de la dernière élection présidentielle en RDC (avec 7,74 % des voix seulement), a largement perdu de son crédit politique. En cause une stratégie peu lisible aux yeux de l’électorat à la suite notamment de sa participation au dialogue de la Cité de l’OUA en octobre 2016. Celle-ci lui a beaucoup été reprochée, car elle a servi d’argument à Joseph Kabila pour se maintenir au pouvoir au-delà du terme constitutionnel sanctionnant la fin de son deuxième mandat (le 19 décembre 2016).

Troisièmement, l’entourage à la fois civil et militaire le plus influent de l’actuel président de RDC est composé en majorité de swahilophones, parmi lesquels figure le « clan des Katangais ». Or, ceux-ci perçoivent d’un très mauvais œil la perspective de voir le pouvoir leur échapper. Nombreux sont, par conséquent, ceux à s’interroger sur la stratégie de Joseph Kabila de faire revenir au pays l’homme fort de l’Est et de maintenir en exil Moïse Katumbi, originaire de la même province qu’eux. En agissant ainsi, le président RD congolais se met à dos une partie de sa base, celle-là plus dure, ce qui constitue pour lui une prise de risque considérable. Certains dans son entourage évoquent même un « quasi-suicide politique ».

Enfin, quatrième point, la flopée d’articles parus sur un éventuel retour en politique de Jean-Pierre Bemba et une hypothétique revanche que celui-ci prendrait par rapport au scrutin de 2006 ne l’impressionne guère. Joseph Kabila ne confond pas battage médiatique et représentativité politique. Il sait qu’en RDC, une élection se gagne à l’est. Or, le favori des électeurs aujourd’hui, dans cette partie du pays est Moïse Katumbi.

L’ex-gouverneur du Katanga, qui est aussi populaire à Kinshasa où il compte de nombreux soutiens de poids, ainsi que dans d’autres provinces du pays. Moïse Katumbi est le seul candidat en réalité à pouvoir transcender certains clivages. Et son poids électoral potentiel est d’autant plus renforcé qu’il a noué une alliance avec Félix Tshisekedi, dont le parti est ultra-dominant dans le centre du pays (provinces des Kasaï).

Autant d’éléments qui, combinés les uns aux autres, expliquent l’acharnement persistant et obsessionnel de Joseph Kabila à l’encontre du dernier gouverneur de l’ex-Katanga, que ses proches appellent également « chairman ».

Joseph Kabila, pressé de voir revenir Jean-Pierre Bemba en RDC ?


Ce n’est donc pas tant pour diviser l’opposition que, plus prosaïquement, pour empêcher son rival le plus dangereux – pour lui ou son éventuel dauphin – que Joseph Kabila applique un traitement très inégal à ses opposants. D’autant que son pari est, il le sait, peu risqué. Car le Jean-Pierre Bemba de 2018 n’est pas le Jean-Pierre Bemba de 2006. Son étoile a largement pali depuis.

« Dans les années 2000, l’influence politique de Jean-Pierre Bemba provenait également de sa puissance militaire [il était le chef d’une milice, qui s’apparentait à une véritable armée parallèle, NDLR] et financière [il est le fils de l’ex-patron des patrons congolais sous Mobutu, NDLR]. Deux atouts sur lesquels il ne peut plus compter aujourd’hui », écrit le journaliste Adrien Seyes dans Le Congo libéré , qui fait par ailleurs observer que « s’il se présentait [Jean-Pierre Bemba] aurait moins de six mois pour s’organiser ». Un délai trop court pour espérer faire bonne figure à l’occasion du prochain scrutin.

Il n’en reste pas moins qu’en appliquant ce « deux poids, deux mesures », Joseph Kabila pense s’offrir un argument aux yeux des puissances sous-régionales et de la communauté internationale pour pouvoir dire qu’il met en œuvre la décrispation politique comme le lui impose l’accord de la Saint-Sylvestre du 31 décembre 2016 et que le sort réservé à Moïse Katumbi relève en réalité de la justice, et non de la politique.

Un leurre, car, en RDC, la justice est aux ordres du pouvoir présidentiel et elle ne ménage pas ses efforts pour entraver le retour dans son pays de Moïse Katumbi. Pour preuve, l’ouverture ce mardi 26 juin 2018 de son procès devant la Cour suprême de justice pour une rocambolesque affaire de mercenaires fictifs…

Un objectif : ouvrir un troisième dialogue…

Mais si Joseph Kabila est si pressé de voir Jean-Pierre Bemba, qu’il a toujours considéré comme son ennemi, retourner en RDC, c’est aussi pour une autre raison. Le président (hors mandat) RD congolais essaie à travers le patron du Mouvement de libération du Congo (MLC) d’abattre l’une de ses dernières cartes pour lui permettre de se maintenir au pouvoir. Son idée : faire revenir au plus vite l’ex-détenu de la prison de Scheveningen ; lui permettre de tenir son Congrès ; puis, après avoir fait – comme il le souhaiterait – constater le blocage du processus électoral, ouvrir un troisième dialogue politique inclusif en l’espace de deux ans.

Ce qui lui donnerait l’occasion d’arracher, via Jean-Pierre Bemba qu’il sait en position de faiblesse, ce qu’il n’a pu obtenir de Félix Tshisekedi. Ce nouveau dialogue déboucherait sur l’octroi de la primature à Jean-Pierre Bemba – trop heureux de se refaire une santé politique et financière, pense-t-il, avant d’espérer aller aux élections – et, surtout, sur une nouvelle transition de deux ans. Un délai que Joseph Kabila estime indispensable pour lui permettre de trouver le bon stratagème afin de modifier enfin la Constitution et lui permettre de se représenter pour un nouveau mandat.

… avant de fondre judiciairement sur Bemba

Et pour rassurer ceux qui, dans son entourage, en particulier les swahilophones et le clan des Katangais, continuent de voir dans le retour de Jean-Pierre Bemba une menace, Joseph Kabila a un argument tout trouvé : le moment venu, il n’hésitera pas à actionner, assure-t-il, le bras de la justice pour frapper son allié de circonstance et couper court à ses ambitions électorales.

Et le président RD congolais d’égrener à ses interlocuteurs la longue liste des dossiers judiciaires qui menacent Jean-Pierre Bemba : de son passeport portugais (il est impossible de se présenter à l’élection présidentielle en RDC en cas de double nationalité) aux crimes de guerre commis à Kinshasa par sa milice en 2007, en passant par la condamnation devant la CPI pour subornation de témoin via des faits de corruption (ce qui, en droit congolais, est un motif de privation des droits civiques et politiques), etc.

Éviter les conditions d’un éventuel rapprochement Bemba-Katumbi

En outre, l’empressement de Joseph Kabila à faire retourner Jean-Pierre Bemba à Kinshasa est également motivé par son souci de ne pas laisser trop longtemps deux de ses principaux opposants séjourner à quelques kilomètres seulement l’un de l’autre – Bemba et Katumbi étant tous deux en Belgique, le premier à Rhode-Saint-Genèse, le second dans la commune voisine d’Uccle –, au risque de favoriser leur rapprochement en cette période préélectorale. Hypothèse qui, quelles que soient les circonstances, est en réalité fort probable…

Entre Jean-Pierre Bemba et Moïse Katumbi, il n’y a donc pas photo en termes de poids électoral. La balance penche très nettement en faveur du second. Une partie de l’entourage du président (hors mandat) RD congolais n’hésite d’ailleurs pas à le clamer haut et fort en privé. De toute façon, Joseph Kabila, qui devrait annoncer fin juillet-début août sa décision de se présenter ou non à l’élection présidentielle prévue en RDC le 23 décembre 2018, en dépit de l’interdiction constitutionnelle qui le frappe, le sait pertinent. Il ne faut pas chercher plus loin la raison de la différence de traitement qu’il réserve à l’un et l’autre « chairman », surnom commun donné par leur entourage respectif à Jean-Pierre Bemba et Moïse Katumbi.

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