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Delly Sesanga : « Moïse Katumbi va rentrer déposer sa candidature »

Et si Joseph Kabila respectait vraiment la Constitution congolaise et quittait le pouvoir à la fin de cette année ? Pour l’instant, c’est le pari de l’opposant en exil, Moïse Katumbi, qui vient de lancer le parti politique Ensemble pour le changement en vue de la présidentielle prévue officiellement le 23 décembre. Le député national Delly Sesanga est le tout nouveau secrétaire général d’Ensemble pour le changement. De passage à Paris, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

Pourquoi cette plateforme Ensemble pour le changement, parce que cette fois vous y croyez, vous pensez que la présidentielle aura vraiment lieu à la fin de cette année ?

Delly Sesanga : Parce que nous pensons qu’elle doit avoir lieu et qu’il fallait donner corps à un programme, à une vision pour l’avenir et présenter cette candidature qui est celle de Moïse Katumbi pour la prochaine élection.

Donc quand le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, salue les progrès réalisés par la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) en vue de l’achèvement de l’inscription sur les listes, a-t-il raison ?

Il y a eu des progrès sur la voie de l’organisation des élections au mois de décembre, mais ces progrès nécessitent encore une surveillance accrue de la part de tous parce que l’espace politique reste encore rétréci, la liberté de manifester n’est pas au rendez-vous et l’ensemble de mesures de décrispation qui ont été arrêtées ne sont pas encore effectives : le retour des exilés, la participation inclusive à cette élection, la libération des prisonniers politiques, notamment Jean-Claude Muyambo, Franck Diongo, Eugène Diomi Ndongala, qui sont encore en prison. Tout cela n’est pas encore réalisé comme cela a été entendu au niveau de l’accord de la Saint-Sylvestre 2016.

Mais le calendrier, lui, est respecté ?

Pour le moment, certaines étapes sont véritablement respectées. Nous avons encore d’autres étapes que nous devons valider. Il y a le nettoyage du fichier électoral qui doit se faire dans les règles les plus transparentes.

La Constitution interdit au président sortant de se représenter. Mais lors de sa conférence de presse du 26 janvier, Joseph Kabila a refusé de déclarer publiquement qu’il ne serait pas candidat à sa propre succession.

Pour nous, c’est une question de morale. Il devra le faire par correction à l’endroit du peuple congolais à ce moment-là. Nous avons réglé ce sujet avec la signature de l’Accord de la Saint-Sylvestre 2016. Nous nous sommes tous interdits d’envisager la révision de la Constitution, de changer de Constitution. A l’issue de ce second et dernier mandat, Joseph Kabila ne peut pas être candidat à sa propre succession.

Mais il reste que pour l’instant, il ne dit pas publiquement qu’il s’en ira en décembre prochain…

Cela aurait été souhaitable que Joseph Kabila puisse rassurer les uns et les autres, dire qu’il ne serait pas candidat à sa propre succession. Nous l’avons exigé, l’église catholique l’a exigé, le CLC [Comité laïc de coordination] l’a exigé. Nous continuons à l’exiger, mais nous n’en faisons pas un prérequis pour aller aux élections. Nous considérons que le cadre de l’Accord de la Saint-Sylvestre devrait suffire s’il est appliqué de bonne foi, pour aller à des élections auxquelles Joseph Kabila ne prendra pas part en tout état de cause, parce que la Constitution le lui interdit formellement.

Donc vous ne voyez pas d’entourloupe pour l’instant ?

Pour l’instant, on ne voit pas d’entourloupe.

L’autofinancement de cette présidentielle par les autorités congolaises, cela vous rassure ou cela vous inquiète ?

Si le gouvernement a les moyens de pouvoir réellement financer ces élections, pourquoi pas. Mais l’autofinancement cache plutôt une prédisposition insidieuse visant à exclure tout regard extérieur sur la crédibilité, la transparence du processus. Cela est préoccupant.

La diffusion de machines à voter sur tout le territoire en vue de décembre 2018. Qu’en pensez-vous ?

Nous avons dit clairement au président de la Ceni que ces machines à voter n’offraient pas de garanties de transparence, d’intégrité en ce qui concerne le vote à venir, et pourraient compliquer le scrutin plus qu’elles ne vont résoudre le problème. Donc nous sommes partisans d’un vote papier, comme nous l’avons fait en 2006 et en 2011.

Le 12 mars dernier, c’était en Afrique du Sud, Moïse Katumbi a lancé sa nouvelle plateforme en vue de la présidentielle de décembre. Mais il y a deux ans, en juin 2016, il a été condamné à trois ans de prison dans une affaire de spoliation immobilière. Il est en exil. S’il rentre, il risque la prison. Comment faire campagne quand on ne peut pas aller sur le terrain ?

C’est tout l’intérêt des mesures de décrispation que nous avons obtenues lors de la signature de l’Accord de la Saint-Sylvestre et pour lesquelles nous continuons d’exiger l’application effective. Cette affaire est une instrumentalisation de la justice. Cela a été établi. Nous regrettons fort qu’aujourd’hui on continue à utiliser cet argument contre Moïse Katumbi. Mais puisque cela résulte d’un engagement que nous avons pris de part et d’autre, la participation inclusive à ces élections est une des conditions de sa crédibilité. Si les acteurs majeurs ne peuvent pas participer à cette élection, alors cette élection ne sera pas libre.

Si le calendrier est respecté, les candidats présenteront leur dossier au mois de juin. Comment fera Moïse Katumbi s’il ne peut pas rentrer d’ici là ?

Moïse Katumbi va rentrer pour déposer sa candidature, quoi qu’il en soit. Pour ce qui est de la libération des prisonniers et du retour de ceux qui sont en exil, nous continuons de penser que ces mesures doivent prendre place au mois d’avril au plus tard. Donc le cas de Moïse Katumbi est couvert par ce volet-là.

Oui, mais si les autorités maintiennent leur position actuelle, c’est-à-dire la prison pour Moïse Katumbi, comment fera-t-il le jour où il rentrera au pays ?

Vous le verrez. Il rentrera au pays. La candidature sera déposée et il fera campagne comme tous les autres parce que c’est un citoyen comme tous les autres, et il n’a pas à souffrir de l’arbitraire du régime. Si aujourd’hui le CLC, d’autres groupes dans la société se sont mis à combattre le système, c’est pour éviter que cet arbitraire, cette discrimination ne puisse prendre place.

Le CLC, c’est le Comité laïc de coordination qui est proche de l’église catholique congolaise. Si Moïse Katumbi rentre, vous dites que ce sera en juin ? Quoi qu’il arrive, au mois de juin.

Au mois de juin parce que c’est là que nous devons affronter cette étape du calendrier électoral du dépôt de candidatures.

Et si cela ne marche pas, s’il se retrouve en prison. Est-ce que vous envisagez un autre candidat, un plan B ?

Pour le moment, je peux vous assurer que nous sommes sereins et rassurés sur le fait que Moïse Katumbi va pouvoir rentrer et sera candidat. Donc la question ne se pose pas pour nous.

Autre problème, c’est la nationalité de votre candidat. La semaine dernière, Jeune Afrique a publié le registre de l’état-civil de la ville italienne de San Vito dei Normanni, qui indique que Moïse Katumbi a eu la nationalité italienne pendant 17 ans, d’octobre 2000 à janvier 2017. Or la Constitution congolaise de 2006 interdit la double nationalité.

L’évolution sur cette question de la nationalité participe de cette stratégie d’exclusion. Donc je pense que cette affaire est assez mineure par rapport aux enjeux. Cette affaire est montée par les gens de la majorité dans le but d’éviter le débat sur l’absence de visions qu’ils ont aujourd’hui, l’absence de programmes, l’absence de candidat parce que nous sommes à 8 mois des élections bientôt et la majorité n’a toujours pas présenté de candidat. Au demeurant, nous mettons en garde les uns les autres sur le fait que ce dérapage sur la question de la nationalité est une pente glissante qui peut ramener le pays dans des souvenirs que nous ne voulons plus revivre. Rappelez-vous la « congolité » qui a été évoquée à l’endroit de Joseph Kabila lui-même, rappelez-vous de « l’ivoirité » qui a été utilisée en Côte d’Ivoire et la prise des armes.

Donc vous confirmez que Moïse Katumbi a eu la nationalité italienne pendant 17 ans ?

Je ne confirme pas que Moïse Katumbi a eu la nationalité italienne. Je dis tout simplement que l’utilisation de ce type d’insinuation grotesque peut nous amener sur une pente glissante sur laquelle nous ne voudrons pas verser notre pays.

Hier mardi, la justice congolaise a annoncé avoir ouvert une information judiciaire pour usurpation de nationalité contre Moïse Katumbi. « Comment voulez-vous qu’un individu se sachant de nationalité italienne puisse se présenter devant nos bureaux pour avoir le passeport, la carte d’électeur ? Tout ce temps qu’il a passé à la tête de la province (du Katanga), il se prévalait d’actes faux, de faux documents », a déclaré à la presse Flory Kabange Numbi, procureur général de la République (PGR) de la RDC. Comment réagissez-vous ?

Totalement excessif et dérisoire, cet acharnement obsessionnel du pouvoir à faire entrer Moïse Katumbi dans le spectre de l’action pénale. La quête effrénée du pouvoir à faire condamner Moïse Katumbi n’est pas surprenante. Elle justifie à elle seule, la fixité du parquet qui déplace toute question liée à Moïse Katumbi sur le terrain pénal.

Sauf qu’avec cette information judiciaire contre Moïse Katumbi, le parquet démontre, une fois de plus, son manque d’indépendance. C’est véritablement une justice aux ordres et instrumentalisée. A ce que je sache, Moïse Katumbi est Congolais d’origine. Il n’a pas été déchu de sa nationalité ! La démultiplication des procédures pénales contre Moïse Katumbi montre le manque d’assurance de la majorité dans ses propres stratégies de déstabilisation.

La position du parquet est d’autant plus suspecte qu’il s’agit d’un revirement inexpliqué en pareille matière. Comment le PGR explique-t-il sa position ? A ma connaissance, le PGR n’a pas ouvert par le passé, le moindre dossier contre ceux qui, en connaissance de cause, ont nommé des étrangers à des postes de responsabilité en violation de de la Constitution et la loi, ou contre ceux qui ont bénéficié de ces nominations. C’est en cela qu’en tout état de cause, il s’agit d’une énième initiative de déstabilisation, mue par la volonté politique d’exclure Moïse Katumbi à la prochaine élection présidentielle. Mais la ficelle est grosse, voire grossière !

Jusqu’à ces derniers jours, on croyait que Moïse Katumbi et Félix Tshisekedi feraient un ticket commun en vue de la présidentielle, mais l’UDPS de Félix Tshisekedi n’est pas dans la plateforme Ensemble pour le changement. Est-ce que c’est la rupture ?

Le Rassemblement était une coalition politique pour obtenir le respect de la Constitution, pour obtenir qu’à l’issue de ce second et dernier mandat, Joseph Kabila ne puisse être candidat à sa propre succession. Ces objectifs ont été partiellement atteints. Un cadre a été dressé avec l’Accord de la Saint-Sylvestre. Maintenant pour aller aux élections, le Rassemblement n’a jamais décidé d’être une plateforme électorale. J’ai cru comprendre que Félix Tshisekedi, à l’issue du congrès qui va avoir lieu dans les prochains jours, sera investi à la fois président de l’UDPS et candidat de son parti. On verra comment la dynamique va se définir sur le terrain, mais nous avons nous l’avantage d’avoir les équipes, d’avoir le projet, d’avoir un candidat. Et nous disons que cet ensemble, nous le proposons, nous le présentons au peuple congolais.

Donc Félix Tshisekedi, Martin Fayulu, les partisans de Jean-Pierre Bemba, Vital Kamerhe, Moïse Katumbi, chacun va être candidat dans son coin, chacun va attendre que l’autre trébuche ?

Non, nous ne sommes pas fermés à l’idée d’une candidature commune si jamais les discussions pouvaient y amener. Mais nous n’en faisons pas un prérequis pour pouvoir aller aux élections. Le rejet aujourd’hui, le bilan de 12 ans de Joseph Kabila et de sa majorité au pouvoir est tel que l’opposition ne peut que l’emporter, sauf s’il y a tricherie.

Mais il n’y aura qu’un seul tour. Est-ce que votre division ne va pas faire le jeu du candidat du parti au pouvoir ?

Il faut déjà que la majorité puisse avoir un candidat. Nous pensons que, s’ils n’ont pas de candidat, c’est parce que véritablement ils n’ont rien à dire au peuple congolais. J’ai vu leur dernière sortie à Kinshasa. Ils ont passé leur temps à parler de notre candidat. C’est une indication sur l’attente réelle que notre peuple a à l’endroit de cette candidature dans le cadre de Ensemble pour le changement.

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