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Législatives au Liban : « Nous, les femmes, sommes prêtes, mais le système politique ne l’est pas »

Lors des législatives organisées le 6 mai au Liban, un nombre record de candidates va briguer un siège de député. Elles seront 86 contre 12 en 2009. France 24 a rencontré trois d’entre elles. Reportage.

Quelques minutes avant de monter sur l’estrade installée dans le cœur d’Achrafieh, le fief chrétien de Beyrouth, au Liban, Carole Babikian affiche un large sourire. Entourée de ses colistiers, elle s’apprête à prendre la parole devant une foule de partisans. Comme elle, 85 femmes brigueront un mandat lors des élections législatives du 6 mai, premier scrutin organisé depuis 2009, après trois prorogations du mandat des députés actuels, faute d’un accord politique sur une nouvelle loi électorale, finalement votée en juin 2017. Il s’agit d’un record dans ce pays : en 2009, elles n’étaient que 12 candidates, et seules quatre d’entre elles avaient réussi à entrer au Parlement.

« C’est une belle avancée d’avoir autant de femmes, en très grande majorité indépendantes, sur plus de 800 candidats, souligne Carole Babikian auprès de France 24. Le Liban, qui est très prompt à adopter les nouvelles modes vestimentaires venues d’ailleurs, était très en retard sur cette question essentielle. Mais la donne a changé pour ce scrutin ».

Fille aînée d’une figure historique de la scène politique locale et de la communauté arménienne du pays du Cèdre, l’ancien ministre Khatchig Babikian, elle brigue, à 55 ans, l’un des sièges réservés à la communauté arménienne orthodoxe, dans la circonscription Beyrouth 1. Selon le mode confessionnel du système politique libanais, le Parlement est divisé à parité entre chrétiens et musulmans, 64 députés chacun, et les 128 sièges sont répartis selon la démographie communautaire dans chaque circonscription. Cette polyglotte, très engagée socialement, préside l’association Achrafieh 2020, visant à améliorer la qualité de vie des habitants du quartier.

Des pressions et des préjugés

Le responsable de la sono du meeting teste ses machines, dans un quartier bouclé par les forces de l’ordre pour l’occasion. En arrivant à Beyrouth, aucun visiteur ne peut ignorer que des élections sont organisées dans le pays. Chaque quartier, chaque rue, parfois chaque immeuble, dans certaines zones de la capitale, sont tapissés d’affiches électorales sauvages, de banderoles arborant des slogans patriotiques, et surtout de portraits de candidats. Seule nouveauté par rapport aux précédentes élections : plusieurs portraits de candidates. « Les Libanaises, dont les droits doivent encore être consolidés dans ce pays, hésitaient à sortir de leur zone de confort pour épouser une carrière politique dans un contexte local aussi compliqué et verrouillé, explique Carole Babikian. Et ce n’est jamais facile de sortir de sa zone de confort pour devenir un personnage public, sans bénéficier d’aucun soutien ».

Carole Babikian brigue l’un des sièges réservés à la communauté arménienne orthodoxe, dans la circonscription Beyrouth 1.

À partir de 2012, l’association Women in Front, créée par trois activistes libanaises, Joëlle Abou Farhat Rizkallah, Nada Saleh Anid et Paola Irani Majdalani, est passée à l’action en apportant un appui décisif aux femmes désireuses de d’entrer en politique, explique Carole Babikian. Plusieurs dizaines de candidates ont bénéficié de cet appui pour ce scrutin. « Cette association a beaucoup aidé celles qui voulaient franchir le pas, en assurant des formations, en faisant du lobbying et en multipliant les initiatives, elle a accompli un travail admirable, assure-t-elle. J’admire chacune des candidates, car elles se battent sur plusieurs fronts en même temps, et elles font face à de nombreux préjugés au Liban comme ailleurs, sans compter que parfois même leur look, leur coiffure voire même leur démarche, sont commentés ». Sans oublier les pressions politiques, familiales et parfois les intimidations ou agressions verbales visant certaines d’entre elles.

« La fille de Khatchig Babikian »

Carole Babikian, qui se présente en candidate indépendante – elle n’est membre d’aucun mouvement – sur une liste commune avec deux poids lourds de la scène politique chrétienne, les Forces Libanaises et le parti Kataeb, assure toutefois ne pas avoir rencontré de difficultés particulières. « Je suis une femme d’action, je suis libre, je ne cherche pas à m’enrichir à travers la politique, mais je sais que mon cas n’est pas représentatif, et que plusieurs candidates sont sous pression, notamment pour financer leur campagne ». Lorsqu’elle fend la foule massée près de l’estrade du meeting, des hochements de tête saluent son passage en signe de respect, et certains s’approchent même pour serrer la main de « la fille de Khatchig Babikian ».

« Ce n’est pas réducteur pour moi. Je suis honorée d’être associée à l’image de mon papa, un homme intègre et travailleur. J’ai toujours vécu avec ses idées, mais je souhaite leur prouver que Carole Babikian est elle aussi prête à relever le défi », dit-elle d’une voix émue, comme à chaque fois qu’elle évoque son père, qui fût un médiateur clé entre les différents camps pendant la guerre du Liban (1975-1990). Elle admet avoir eu ouï dire que des électeurs du quartier s’apprêtaient à voter pour elle sans la connaître, uniquement à cause de son nom, grâce à l’aura de son défunt père.

« À ceux qui me disent que je suis candidate uniquement parce que mon père était ministre et député, je demande où seriez-vous sans vos parents ? Nos parents sont d’une certaine manière nos modèles, qu’ils soient architectes ou députés, argumente-t-elle. J’ai toujours baigné dans une atmosphère politique, j’ai fait des études de sciences politiques ici à Beyrouth, mais j’ai longtemps hésité avant de me lancer, car je me comparais souvent à mon père. Mais encouragée par mon époux, mes enfants et mes quatre sœurs, j’ai décidé d’y aller ».

Interrogée sur ses chances de victoire, maigres selon les observateurs, elle soupire. Elle doit affronter les favoris du parti arménien Tachnag, allié du président Michel Aoun, et qui compte actuellement plusieurs députés au Parlement. « La bataille sera difficile parce qu’il s’agit du parti arménien le plus puissant du pays, je connais bien ses dirigeants, mais nous avons des désaccords politiques, et j’essaye de mon côté de me battre pour mes convictions ». C’est-à-dire, précise-t-elle, la lutte contre la corruption, la défense de la souveraineté du Liban, le désarmement du Hezbollah, (le mouvement politico-militaire chiite qui domine le pays), le combat pour le droit des femmes et pour la décentralisation.

« Ma victoire je l’ai déjà remportée : celle sur moi-même en présentant ma candidature », lâche-t-elle avant de prendre place près de ses sept colistiers.

« Inexpérience en quoi ? En corruption ? »

Place de l’Étoile, à quelques pas du Parlement, objet de toutes les convoitises depuis plusieurs semaines, Laury Haytayan, 42 ans, candidate d’une plateforme politique Koulouna Watani (« Nous tous, Mon pays »), enchaîne les entretiens avec les journalistes dans un café aux larges baies vitrées. Cette Arménienne orthodoxe espère, elle aussi, remporter un siège réservé à ce groupe confessionnel, dans la même circonscription que Carole Babikian.

Elle participe à ce scrutin afin de renforcer la présence des femmes au sein du Parlement. « C’est l’une des principales raisons qui m’ont poussée à agir, car il est inacceptable qu’en 2018, seuls 3 % des députés soient des femmes ! Cela signifie tout simplement que nous sommes laissées hors du processus qui vise à décider de l’avenir du pays, poursuit-elle en tapant littéralement du poing sur la table. Il était donc naturel pour moi de me lancer dans le bain, car nous, les femmes, sommes prêtes, mais le système politique ne l’est pas ».

Malgré ses efforts, cette experte en géopolitique des hydrocarbures et responsable du programme régional au Moyen-Orient au sein de l’organisation indépendante Natural Resource Governance Institute (NRGI), ne parvient pas à masquer son exaspération en égrenant la liste de tout ce qu’il faut changer selon elle au Liban. « Le répéter tous les jours me fait mal ».

Laury Haytayan, 42 ans, candidate d’une plateforme politique Koulouna Watani (« Nous tous, Mon pays ».

Corruption, gabegie, mal gouvernance, clientélisme, droits des femmes, communautarisme… lorsqu’elle s’exprime, ses bras s’agitent comme pour battre la mesure des accusations qu’elle lance à la volée. Et gare à ceux qui osent évoquer l’inexpérience des candidats issus de la société civile, critique favorite des partis politiques libanais.  Ce mouvement présente 66 personnes issues de la société civile aux législatives (dont 33 % de femmes). « Inexpérience en quoi ? En corruption ? En clientélisme ? C’est vrai, je le concède je n’ai aucune expérience dans ces domaines. J’en suis fière. Mon but n’est pas d’abuser la population ou de détourner les institutions. C’est cela qui intéresse la classe politique actuelle, experte en la matière, accuse Laury Haytayan. Par contre, nous savons parfaitement comment mettre un terme à la corruption, alors ça oui ! L’enjeu de cette élection est de se débarrasser de ceux qui minent le pays et qui s’unissent pour rester au pouvoir alors qu’ils n’ont aucune vision et aucune stratégie ».

« Celles et ceux qui demandent le changement n’ont plus d’excuse »

Laury Haytayan s’élève également contre ceux, parmi les listes rivales, qui les accusent d’énoncer des slogans creux et de ne pas tenir compte de la situation géopolitique du pays et de la région. « Certains adversaires disent que l’on ne parle pas des questions sensibles comme l’arsenal du Hezbollah, ou les défis posés par la présence des refugiés syriens (plus d’un million de personnes selon les chiffres officiels). Ils mentent. Nous ne nous concentrons pas sur ces sujets, qui ne peuvent être résolus que dans le cadre d’un consensus international, dit-elle. Qu’ils se posent la question. Eux qui sont au pouvoir depuis des années, pourquoi n’ont-ils pas réglé ces problèmes ? En réalité, ils cherchent à fuir leurs responsabilités, à faire oublier les problèmes économiques du pays et les soucis quotidiens des citoyens en ressassant sans cesse les mêmes discours ».

Le message de Laury Haytayan aux électeurs qui hésitent à glisser un bulletin de vote en sa faveur, ou qui refusent d’aller voter, est tout aussi clair. « Avec nos listes, nous proposons une alternative réelle. C’est une première dans le pays, celles et ceux qui demandent du changement, qui en ont assez des partis politiques traditionnels et confessionnels, n’ont plus d’excuse ».

Si les observateurs locaux estiment que les listes présentant des candidats de la société civile ont peu de chance de percer, elle, y croit. « La classe politique a voté une loi électorale (la nouvelle législation, qui ne contient aucun quota en faveur des femmes, est désormais basée sur la proportionnelle, contre un scrutin uninominal majoritaire auparavant, NDLR) qu’elle croyait à son avantage. Elle s’est trompée car ces législatives sont une réelle opportunité pour les femmes et pour les candidats de la société civile. Les politiciens ne savaient pas qu’une force proposant une alternative allait les défier dans les urnes en présentant des listes. Si l’un d’entre nous remporte un siège voire deux , il s’agira d’une immense victoire, historique même, car cela signifiera que l’on a cassé leur système ».

La question de l’énergie lui tient également à cœur. Situé en Méditerranée orientale, où de très importantes réserves gazières ont été repérées ces dernières années, le Liban s’est lancé dans la course aux hydrocarbures début 2018. « Comment un système corrompu peut-il gérer un dossier aussi capital pour le Liban ? C’est flippant. Des personnes comme moi, qui ont leur mot à dire en la matière en tant qu’experte et citoyenne, doivent être au Parlement afin de contrôler le processus, réduire les risques de corruption et proposer les bonnes lois afin que ces richesses bénéficient à l’ensemble de la population ».

« Je ne suis pas juste une femme, ou une chiite, je suis une citoyenne libanaise »

Dans la dernière ligne droite de la campagne électorale, l’agenda de Nehmat Badreddine est très chargé. Née dans une famille chiite à Nabatié dans le Sud-Liban, bastion électoral du Hezbollah, elle se présente dans la circonscription Beyrouth 2. Cette activiste de 37 ans, qui se revendique de gauche, prépare un entretien télévisé avec une chaîne locale. Une aubaine pour les candidats de la liste issue de la société civile « Sawt el-ness » (La voix des gens), les partis de ce type étant souvent ignorés par les médias très politisés au Liban. Certaines chaînes de télévision font même payer les apparitions médiatiques des candidats. »Des médias facturent jusqu’à 1 000 dollars la minute (834 euros) en journée, et les prix grimpent en soirée, alors on mise tout sur les réseaux sociaux », peste-t-elle au coin d’une rue tranquille, non loin du centre-ville de Beyrouth, embourbé dans des embouteillages éreintants.

Nehmat Badreddine, née dans une famille chiite à Nabatié dans le Sud-Liban, se présente dans la circonscription Beyrouth 2. © Marc Daou / France 24

Rien ne semble toutefois pouvoir avoir raison de la détermination de Nehmat Badreddine, qui l’accompagne depuis le début de son parcours. « Je me suis intéressée à la politique dès l’âge de 17 ans. J’ai fait des études de relations internationales et de sciences politiques, bien que j’ai été éduquée dans une famille conservatrice mais apolitique », confie-t-elle. Passée au cours de sa jeunesse estudiantine par les rangs du Parti communiste libanais, cette militante des droits de la femme et « contre toutes les discriminations », refuse d’être cataloguée comme une candidate chiite. « Je ne suis pas juste une femme ou une chiite. Je suis une citoyenne libanaise. Par conséquent, j’entends représenter l’ensemble de mes compatriotes au Parlement ».

Après avoir critiqué son engagement politique, au point de refuser de lui parler pendant quelques temps, son père, et l’ensemble de sa famille la soutiennent désormais totalement dans son combat. « Ils ont été convaincus par mon sérieux et mon opiniâtreté à défendre des causes justes », ajoute-t-elle avec une pointe de fierté dans le regard. Une victoire en somme, car au sein de la communauté chiite, la politique est une question d’hommes à en croire le chef du Hezbollah, Hassan Nassrallah. « Nous n’avons pas de femme pour ce travail », a-t-il récemment déclaré lors d’un discours télévisé.

« Il faut accepter le fait de perdre une fois, deux fois, voire trois fois »

Des propos que désapprouve avec ironie Nehmat Badreddine. « Ces déclarations sont sexistes, dignes d’une autre planète. De quoi a-t-il peur ? Que quelques femmes députés prennent sa place? Les Libanaises sont partout, dans tous les domaines sauf au gouvernement et au Parlement, où seules des veuves, des sœurs ou des filles de martyrs sont acceptées, voire des marionnettes instrumentalisées par les partis politiques ». Et d’ajouter en ajustant son débardeur blanc : « nous vivons au sein d’une société patriarcale où nous devons nous battre au sein de nos familles, de la société, des partis et partout ailleurs pour trouver notre place, celle à laquelle nous avons droit, conformément à la Constitution ».

Alors qu’elle reprend son souffle entre deux questions, un passant la dévisage. Il la reconnaît et lui fait un geste de la main. La candidate jouit d’une certaine notoriété depuis la crise des déchets qui ont révolté le pays en 2015, et les manifestations qui s’en prenaient à l’incurie de l’État, dont elle était une des chefs de file. « J’ai été frappée par des voyous à la solde de politiciens, puis arrêtée par la police, à cause de ma participation aux manifestations organisées par la société civile. Beaucoup de gens ont découvert mon visage à ce moment-là ». Ces évènements et son rejet viscéral du confessionnalisme – « je veux un système séculaire, et rien d’autre » – sont à la source de sa candidature. Nehmat Badreddine est toutefois consciente qu’il sera presque impossible pour elle de battre les candidats présentés par le Hezbollah et son allié chiite, le parti Amal, dirigé par le président du Parlement Nabih Berri.

« Il est difficile de faire entendre une voix dissidente. On fait face à de nombreuses pressions, parfois insidieuses, parfois directes. Mais il faut accepter le fait de perdre une fois, deux fois, voire trois fois, contre les grands partis confessionnels, le Hezbollah, le parti de Saad Hariri, et tous les autres, qui sont bien trop puissants. Ils ont tout, de l’argent, des médias et de l’influence, mais il faut bien faire le premier pas pour abattre ce système clientéliste, car on ne peut pas changer les choses au Liban du jour au lendemain ».

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