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Les start-up africaines ont-elles besoin des 65 millions d’euros de la France ?

Les entrepreneurs africains présents au salon parisien Viva Tech, qui se tient jusqu’au 26 mai, ont apprécié l’engagement financier du président français Emmanuel Macron. Mais ils en soulignent aussi les limites.

Qui veut gagner des millions ? Le président français Emmanuel Macron a promis 65 millions d’euros pour les start-up africaines, lors de son discours d’inauguration du salon technologique parisien Viva Tech, jeudi 24 mai.

Devant un parterre d’entrepreneurs tout acquis à la cause présidentielle, il a ainsi marqué à sa manière l’ouverture de cet événement qui se déroule sur trois jours et dont le thème, cette année, est l’Afrique.

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“Emmanuel Macron agit en pragmatique”

Pour en profiter, les jeunes pousses africaines devront déposer leur candidature sur Digital Africa, une nouvelle plateforme, pilotée par l’Agence française pour le développement (AFD). Cet organisme public aura ensuite la charge de distribuer le pécule macronien, par petite tranche de 5 000 à 15 000 euros.

Le geste présidentiel n’a pas échappé aux centaines d’entrepreneurs africains qui étaient venus à Paris vanter les mérites de leur innovation concernant le paiement mobile, la fourniture d’électricité verte à moindre coût ou encore des logiciels de banques de données médicales pour les hôpitaux.

Dans l’ensemble, l’initiative française a été bien perçue. “Emmanuel Macron agit en pragmatique. Il identifie un problème – et l’accès au financement en est un pour nous – et apporte une solution”, estime Sassoum Niang, directrice des solutions de paiement d’InTouch, une start-up sénégalaise qui propose un portefeuille électronique de cartes de crédit. Pour Dimeji Sofowora, un entrepreneur nigérian, ce financement a un autre avantage : il attire l’attention sur l’écosystème africain. “Nous avons besoin avant tout de reconnaissance internationale pour attirer les investisseurs, et le financement français peut y contribuer en braquant les projecteurs sur nous”, assure-t-il.

« Sans accompagnement, cela ne servira pas à grand chose »

Mais l’argent, à lui seul, ne fait pas le bonheur du start-upper. “S’il n’y a pas un accompagnement après, cela ne servira pas à grand chose”, prévient Dimeji Sofowora. Il faut aussi savoir comment le dépenser. “L’argent doit revenir à des entrepreneurs réellement locaux, car aujourd’hui les start-up dites africaines, mais dont les dirigeants sont européens ou américains, lèvent trois fois plus de fonds que les autres sur le continent”, regrette Elizabeth Nyeko, directrice de Mandulis Energy , une start-up ougandaise d’énergie verte. Pour Sassoum Niang, l’urgence est de soutenir les entrepreneurs qui vont se lancer. “En Afrique, le problème de l’accès aux fonds concerne surtout ceux qui en sont encore à la phase de prototype, ce qui n’intéressent pas encore les investisseurs, et n’ont pas la possibilité à cause du contexte économique de mettre un peu d’argent de côté pour se lancer”, précise-t-elle.

Cet obstacle est bien connu et porte même un nom : la “vallée de la mort”, qui correspond à cette période tout au début de la vie d’une start-up qui se révèle fatale pour la plupart d’entre elles. Rima Le Coguic, directrice du département transition numérique à l’AFD, est consciente de ce frein à l’innovation en Afrique. “Nous disposons même d’un outil spécifique pour ces porteurs de projets : les prêts sur l’honneur qui ne sont remboursés que si la start-up survit”, souligne-t-elle.

Selon une étude du fonds d’investissement Partech Ventures, les levées de fonds de jeunes pousses en Afrique ont grimpé de 53 % en 2017, atteignant 560 millions de dollars. L’étude a recensé 128 opérations de levées de fonds sur le continent, une hausse de 66 % sur l’année antérieure.

Accentuer la fracture numérique ?

Mais la limite principale à l’ambition d’Emmanuel Macron de donner un coup d’accélérateur à la tech africaine tient à la diversité des contextes nationaux. “L’Afrique n’est pas monolithique, ce sont 54 pays avec autant de besoins différents”, souligne Tim Davies, investisseur africain. Le Sénégal ou le Nigeria ont déjà un écosystème tech en place, tandis que d’autres en sont encore loin.

En Ouganda, par exemple, “avant d’investir des millions dans les start-up, il faudrait développer les réseaux internet”, souligne Elizabeth Nyeko. Pour son entreprise, elle a dû devenir son propre fournisseur d’accès à internet : “se connecter peut sinon coûter jusqu’à huit euros par jour”, déplore-t-elle. C’est comme si une start-up française devait non seulement développer son projet, mais en même temps jouer le rôle de Free ou Orange.

Pascal Ndizeye, créateur rwandais de logiciel pour les transports, pense que le plan d’investissement français se trompe de priorité… Du moins dans son pays. “Il faudrait investir dans l’éducation avant de mettre des fonds dans les start-up”, assure-t-il. Pour lui, inutile de courtiser les porteurs de projets, s’ils n’ont pas la formation nécessaire pour les mener à bien ou s’ils ne trouvent pas d’employés suffisamment qualifiés.

Finalement, la générosité d’Emmanuel Macron peut contribuer à accentuer la fracture numérique en Afrique. Des États déjà bien engagés sur les autoroutes de l’information vont avoir accès à une source supplémentaire de financement, tandis que cet argent ne sera pas d’une grande utilité pour les start-up de pays qui peinent encore à établir leur infrastructure réseau.

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