La province de l’Ituri dispose désormais d’un état des lieux scientifique et sans concession sur sa jeunesse. Menée en marge de l'installation prochaine du Secrétariat Technique 2250, une vaste enquête de terrain vient de cartographier la détresse, mais aussi les aspirations des jeunes ituriens. Ce travail s'inscrit dans la foulée du Plan d’Action National lancé en 2022 par la République démocratique du Congo pour concrétiser la Résolution 2250 du Conseil de sécurité de l’ONU, censée placer la jeunesse au cœur de l'agenda Paix et Sécurité (JPS).
Cette radiographie provinciale a été rendue possible grâce au projet *Strengthening the WPS and YPS in Conflict and Post-Conflict*. Porté par le Global Network of Women Peacebuilders (GNWP) à travers les structures Young Women Leaders-DRC et le National Partnership of Children and Youth for Peace (NPCYP), ce programme bénéficie de l'appui financier des Services des projets de paix et de stabilisation (PSOP) d'Affaires mondiales Canada. L'objectif est d'offrir des données empiriques indiscutables pour guider enfin les politiques publiques locales.
## Une méthodologie rigoureuse pour radiographier cinq territoires
Pour obtenir ces résultats, dix jeunes enquêteurs volontaires ont été déployés à travers les cinq territoires de la province : Aru, Djugu, Irumu, Mahagi et Mambasa. Sélectionnés sur des critères stricts de neutralité, de parité et de maîtrise des dynamiques locales, ils ont administré 243 questionnaires valides via un dispositif hybride combinant l’application KoboCollect et des supports papier. L'étude garantit un niveau de confiance de 95 % pour une marge d’erreur de 6,28 %, validant la rigueur éthique de la démarche qui a enregistré un taux de consentement de 99,6 %.
L'échantillon interrogé colle parfaitement aux réalités démographiques et de vulnérabilité de la province. On y retrouve des déplacés internes, des leaders d'organisations de la société civile ainsi que des membres de mouvements de jeunesse. Les hommes représentent 54,3 % des répondants contre 45,7 % de femmes. Au niveau des tranches d'âge, les 25-30 ans dominent avec 35,8 %, suivis de près par les 31-35 ans (32,9 %) et la tranche des 18-24 ans (28 %).
## À chaque territoire sa croix : La géographie de la terreur
L'analyse des données territoriales met en évidence des contextes sécuritaires profondément fragmentés, exigeant des réponses sur mesure :
* Djugu : Épicentre de la crise humanitaire, ce territoire est étouffé par les exactions des milices CODECO et CRP, les conflits intercommunautaires, le pillage de l'or et une méfiance généralisée de la population face aux interventions exogènes.
* Irumu : La jeunesse y subit la terreur des rebelles ougandais des ADF, la cohabitation avec les groupes FPIC, FRPI et CODECO, ainsi que la prolifération des mouvements d'autodéfense sur fond de menaces sanitaires liées à l'épidémie d'Ebola.
* Mambasa : Les jeunes y dénoncent l'activisme croisé des ADF, des Maï-Maï et des Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP), exacerbé par des conflits autour des concessions minières et de l'exploitation illicite du cacao et du bois.
* Aru : Relativement stable, le territoire subit néanmoins le contrecoup du changement climatique, la rareté du Franc congolais sur les marchés et la menace d'incursions armées en provenance de la frontière avec le Soudan du Sud.
* Mahagi : La zone est minée par des litiges fonciers et coutumiers, l'incursion de bandes armées dans la région de Nyoka et une mise à l'écart systématique des jeunes femmes dans les rares espaces de négociation locale.
## L'ignorance généralisée de la Résolution 2250 de l'ONU
Le premier grand paradoxe révélé par l'enquête réside dans le fossé sémantique entre les salons feutrés des Nations Unies et la réalité des survivants en Ituri. L'écrasante majorité des répondants ignore tout de l'existence même des instruments juridiques censés les protéger et les autonomiser. À l’échelle de la province, 162 jeunes affirment n’avoir jamais entendu parler de la Résolution 2250. Par ailleurs, 54 répondants n'en possèdent qu'une vague notion, tandis que seuls 27 individus affirment bien la connaître.
Cette ignorance généralisée fait écho aux barrières structurelles qui bloquent l'engagement civique des jeunes sur le terrain. Interrogés sur les raisons de leur passivité apparente, les participants pointent du doigt trois facteurs majeurs : le manque d’accès à l'information (65,8 %), les discriminations sexistes liées au genre (41,2 %) et le mépris des autorités locales face aux recommandations formulées par la jeunesse (32,1 %).
## La pauvreté, premier sergent de recrutement des milices
L'étude met en lumière l'interconnexion flagrante entre la misère économique et la perpétuation de la guerre. Les conflits fonciers et l'accès aux ressources naturelles (63,4 %) arrivent en tête des causes structurelles des crises, talonnés par les tensions intercommunautaires (61,7 %) et les violences basées sur le genre (58,8 %). L'activisme des groupes armés, bien que destructeur, n'est cité comme cause directe que par 43,6 % des sondés, s'apparentant plutôt à une conséquence des autres maux.
> Le verdict économique est implacable : 81,1 % des jeunes interrogés désignent la pauvreté chronique et l'absence totale de perspectives d'emploi comme le principal carburant des groupes armés. Faute d'alternatives viables, l'enrôlement devient une stratégie de survie, catalysée par la manipulation politique, l'analphabétisme, les discours de haine et l’omniprésence de la toxicomanie.
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## Justice défaillante et le piège de la désinformation numérique
Le droit à la protection reste un vœu pieux en Ituri. L'accès aux instances judiciaires est paralysé par la carence de magistrats, l'inexistence de tribunaux dans les zones de conflit et la lenteur des procédures. Cette défaillance de l'État pousse les victimes à contourner la justice officielle pour se tourner vers les chefs coutumiers, les leaders religieux, ou pire, vers les tribunaux populaires instaurés par les milices locales.
Le volet technologique de l'enquête révèle une arme à double tranchant. Si seulement 38,3 % des jeunes bénéficient d'une connexion Internet stable, les réseaux sociaux saturent l'espace informationnel des connectés (76,1 % utilisent WhatsApp et 60,5 % naviguent sur Facebook). Cependant, 63,8 % de l'échantillon affirment que la désinformation numérique est un vecteur direct d'amplification des massacres sur le terrain. Malgré ce péril, 69,1 % des jeunes souhaitent utiliser les plateformes pour lancer des alertes anonymes face aux violations des droits humains.
## Des pistes d'action urgentes et une coalition pour le changement
Face à ce diagnostic alarmant, les auteurs de l'enquête formulent trois recommandations urgentes pour amender le Plan d'Action Provincial de la Résolution 2250 : intégrer de manière systématique la gestion des catastrophes naturelles et épidémiques dans les plans de contingence ; encadrer et sécuriser les marchés nocturnes ruraux à Mahagi et Aru ; et concentrer les budgets de réconciliation sur la cohabitation pacifique à Banyali-Tchabi.
Pour porter ce plaidoyer auprès des décideurs, une Coalition Jeunesse, Paix et Sécurité vient d'être officiellement instituée en Ituri. Sa gouvernance est confiée à une co-présidence tripartite incarnée par l’UJCC, la SJFI et la SECHA. Ce front uni rassemble un tissu associatif dense (UMOJA Initiative, RAJEDI, FESCO, REGED, AFIA MAMAN, ADIPE, GAAD, YWLP, OBEAC et COSCES), illustrant une volonté farouche de centraliser les forces vives de la province.
## Conclusion : Le Secrétariat Technique 2250 au pied du mur
En définitive, cette enquête met à nu le décalage abyssal entre la diplomatie internationale et la survie quotidienne en Ituri. Brisée par l'exclusion, la précarité économique et la violence des armes, la jeunesse iturienne refuse pourtant de capituler et réclame sa place à la table des négociations. L'installation du Secrétariat Technique 2250 ne devra pas être une énième structure bureaucratique à Kinshasa ou Bunia, mais le pivot d'une décentralisation agressive capable de transformer ces données scientifiques en actions de sécurisation concrètes.
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