Rapport de l’atelier de localisation des agendas Femmes, Paix et Sécurité (FPS) et Jeunesse, Paix et Sécurité (JPS)
Bunia, Ituri – Juin 2026
Le Réseau mondial des femmes bâtisseuses de paix (GNWP), en partenariat avec le National Partnership of Children and Youth in Peacebuilding (NPCYP) et Young Women Leaders for Peace RDC (YWLP/DRC), a organisé à Bunia un atelier provincial de localisation des agendas Femmes, Paix et Sécurité (FPS) et Jeunesse, Paix et Sécurité (JPS). Cette activité s’inscrit dans le cadre du projet « Renforcement du leadership local dans les agendas FPS et JPS dans les contextes de conflit et de post-conflit », financé par Affaires mondiales Canada à travers le Programme Paix et Stabilisation (PSP).
Contexte
L’adoption de la Résolution 2250 du Conseil de sécurité des Nations Unies en décembre 2015 a consacré le rôle central des jeunes dans la consolidation de la paix. En République démocratique du Congo, cette dynamique a été renforcée par le lancement du premier Plan d’Action National Jeunesse, Paix et Sécurité le 12 août 2022. Toutefois, l’efficacité de ce plan dépend de son adaptation aux réalités provinciales.
C’est dans cette optique qu’un processus de localisation a été mené en Ituri. Celui-ci combine une enquête de terrain réalisée auprès de 243 jeunes dans cinq territoires de la province ainsi qu’un atelier provincial de quatre jours tenu à Bunia réunissant autorités, leaders communautaires, organisations de la société civile et représentants de la jeunesse.
Méthodologie de l’enquête
Une équipe de dix jeunes enquêteurs, composée de femmes et d’hommes, a été déployée dans les territoires d’Aru, Djugu, Irumu, Mahagi et Mambasa. L’enquête a recueilli 243 réponses valides grâce à une combinaison de questionnaires numériques KoboCollect et de formulaires papier dans les zones difficiles d’accès. L’échantillon présente une marge d’erreur de ±6,28 % avec un niveau de confiance de 95 %.
Répartition géographique des répondants
- Irumu : 51 répondants (21 %)
- Aru : 50 répondants (20,6 %)
- Djugu : 50 répondants (20,6 %)
- Mambasa : 49 répondants (20,2 %)
- Mahagi : 43 répondants (17,7 %)
Profil des participants
Parmi les personnes interrogées :
- 54,3 % étaient des hommes ou garçons (132 répondants)
- 45,7 % étaient des femmes ou filles (111 répondantes)
Concernant l’âge :
- 15 à 17 ans : 3,3 %
- 18 à 24 ans : 28 %
- 25 à 30 ans : 35,8 %
- 31 à 35 ans : 32,9 %
L’échantillon comprenait également 5,3 % de déplacés internes et 7,4 % de jeunes leaders d’organisations de la société civile.
Principaux résultats de l’enquête
Un déficit alarmant d’information
L’étude révèle une méconnaissance généralisée des instruments de paix et de sécurité :
- 66,7 % des jeunes n’ont jamais entendu parler de la Résolution 2250 ;
- 67,1 % ignorent la Résolution 1325 ;
- 93,8 % ne connaissent pas l’existence du Plan d’Action Provincial JPS.
Les principaux obstacles à la participation des jeunes aux instances décisionnelles sont :
- le manque d’information (65,8 %) ;
- les discriminations basées sur le genre (41,2 %) ;
- le rejet des propositions des jeunes par certaines autorités locales (32,1 %).
Les conflits et l’insécurité demeurent préoccupants
Les conflits fonciers et l’accès aux ressources naturelles constituent la première source de tension (63,4 %), suivis des conflits intercommunautaires (61,7 %). Les violences basées sur le genre touchent 58,8 % des répondants.
L’enquête identifie également la pauvreté comme principal facteur de recrutement des jeunes par les groupes armés. Plus de 81,1 % des répondants considèrent le manque d’opportunités économiques comme la principale cause d’enrôlement dans les milices.
Protection et accès à la justice
Près de la moitié des personnes interrogées ont déclaré avoir subi des pertes matérielles liées aux conflits (49 %) ou un déplacement forcé (47,3 %).
Seulement 6,2 % des jeunes font confiance aux tribunaux étatiques, préférant recourir aux autorités coutumières (37,9 %) ou à la Police nationale congolaise (32,5 %).
Pour les survivantes de violences basées sur le genre, la stigmatisation sociale représente le principal obstacle à la dénonciation des abus (84,7 %), devant le coût des soins (47,7 %) et l’éloignement des structures sanitaires (29,7 %).
Numérique et environnement
L’étude montre que :
- 38,3 % des jeunes ont un accès permanent à Internet ;
- 44,4 % disposent d’un accès limité ;
- WhatsApp est utilisé par 76,1 % des jeunes ;
- Facebook par 60,5 %.
Cependant, 63,8 % des répondants estiment que la désinformation et les discours de haine en ligne contribuent à l’escalade des violences. Par ailleurs, 69,1 % souhaitent disposer d’outils numériques sécurisés permettant de signaler anonymement les menaces sécuritaires.
Sur le plan environnemental, les conflits liés aux terres agricoles (73,3 %), à l’exploitation minière (51 %) et aux pâturages (41,2 %) demeurent les principales préoccupations.
Déroulement de l’atelier provincial
Organisé à Bunia, l’atelier a réuni les autorités provinciales, le Conseil provincial de la jeunesse, des représentants des divisions provinciales, des chefs coutumiers, des leaders religieux et plusieurs organisations de la société civile. Les travaux ont été facilités par Erasme S., tandis que la présentation des données statistiques a été assurée par Fabrice.
Durant les quatre journées de travaux, les participants ont :
- analysé les résultats de l’enquête ;
- lancé officiellement le processus du Secrétariat Technique Provincial (STP) ;
- travaillé sur l’ingénierie institutionnelle du STP ;
- renforcé leurs capacités sur les résolutions 1325, 2250, 2419 et 2535 ;
- élaboré une feuille de route provinciale 2026-2027 ;
- adopté plusieurs engagements institutionnels en faveur des jeunes et des femmes.
Questions majeures soulevées par les participants
Les échanges ont porté notamment sur :
- la mise en place de la Coalition Jeunesse, Paix et Sécurité en Ituri ;
- le renforcement de la confiance entre justice coutumière et justice étatique ;
- la clarification des rôles entre le Conseil provincial de la jeunesse, le Secrétariat Technique Provincial et les différentes structures JPS ;
- la lutte contre les violences basées sur le genre ;
- les alternatives économiques au recrutement des jeunes par les groupes armés ;
- la gestion des conflits fonciers et miniers ;
- la mise en place d’un système hybride d’alerte précoce combinant outils numériques et réseaux communautaires.
Recommandations stratégiques
À l’issue de l’atelier, cinq recommandations prioritaires ont été formulées :
1. Traduire et vulgariser les résolutions 2250 et 1325 ainsi que le Plan d’Action Provincial dans les principales langues locales.
2. Accélérer l’opérationnalisation du Secrétariat Technique Provincial et lui garantir un financement durable.
3. Créer un fonds provincial de soutien aux initiatives économiques des jeunes afin de réduire les risques d’enrôlement dans les groupes armés.
4. Mettre en place des espaces sûrs et des centres intégrés de prise en charge des survivantes de violences sexuelles et basées sur le genre.
5. Développer un mécanisme hybride d’alerte précoce combinant plateformes numériques, radios communautaires et points focaux locaux.
Conclusion
Les participants ont conclu que la localisation des agendas Femmes, Paix et Sécurité et Jeunesse, Paix et Sécurité constitue une nécessité urgente pour l’Ituri. Les résultats de l’enquête démontrent que la jeunesse de la province possède le potentiel nécessaire pour contribuer à la stabilité et à la cohésion sociale, à condition de bénéficier d’un accompagnement institutionnel, économique et politique adapté.
La création du Secrétariat Technique Provincial et l’adoption d’une feuille de route commune marquent ainsi une étape importante vers une gouvernance plus inclusive de la paix en Ituri.
Réactions (0)
Laissez un commentaire
Soyez le premier à réagir à cet article.